Critique de Soldats Inconnus : Mémoire de la Grande Guerre (sur iOS)

Jeu testé à l’origine sur iPad en 2014, sur le site applicationipad.com

Valiant Hearts (Soldats Inconnus en français) est un jeu impressionnant, bien qu’un peu schizophrène. Méritant pour son témoignage historique sur les horreurs de la 1ère Guerre Mondiale, il reste en son essence un point ‘n clic classique, saupoudré d’un peu d’infiltration et d’action-light : on y ouvre des portes, on y résout des énigmes à base d’objet, on y bat même des boss entre deux séquences choc « inspirées de faits réels ». Une petite dissonance qui n’empêche pas le titre d’Ubi Montpellier d’être toujours captivant, parfois même poignant.

Un titre sublime

Valiant Hearts est d’abord l’un des plus beaux jeux en 2D jamais sortis  sur iPad : dès les premiers tableaux, on croit voir un bande-dessinée prendre vie (et avec quelle qualité d’animation…) ; impression renforcée par la profondeur de champs travaillée à l’extrême, où s’activent en permanence des myriades de soldats. Le trait franco-belge y est pour beaucoup dans le charme « européen » général, et contribue à l’humanité toute simple de ses personnages.

On joue tour-à-tour un paysan français enrôlé comme soldat, son gendre allemand missionné de l’autre côté du front, un américain ravagé par la tristesse et une apprentie-médecin désirant se rendre utile sur les champs de bataille ; l’entrée en scène de cette dernière est d’ailleurs visuellement somptueuse, course-poursuite dansante au volant d’une voiture sur les Champs-Elysée. Véritable moment de bravoure, cette scène enlevée pointe toutefois vers la « limite » de Valiant Hearts : on ne sait jamais trop quel est son ton « majeur », de la comédie ou de la tragédie. Une impression de dissonance un poil gênante, qui vaut aussi pour la plupart des phases ludiques. 

Sur chacun des 4 chapitres, la progression saute constamment d’un gameplay à l’autre. On commence par revivre une situation « typique » de la vie quotidienne sur le mode de l’énigme, tel que : préparer la soupe du régiment, vaquer dans un camps de prisonnier, ou soigner les blessés sur le front. Puis à chaque épisode, un drame survient, les événements s’accélèrent et les tableaux accueillent alors des dangers mortels : ennemis à feinter sur le mode de l’infiltration (le plus souvent, une séance de cache-cache/diversion à l’aide de notre compagnon canin), obus ou salve de mitraillettes à éviter sur le bon timing, le tout drapé d’une majeure « puzzlesque » en leviers à tirer, plateformes-ascenseur à activer et zones à débloquer. 

Petites frictions et grandes émotions

Si les débuts de chapitre sont convaincants, redoublant de détails visuels pour évoquer la vie d’alors, Valiant Hearts ne trouve en revanche pas de solution pour résoudre le problème du « ludique contre le narratif » – comme tant d’autres bons jeux avant lui, me direz-vous, mais le tragique de ses situations rend ici le divorce encore plus apparent. Il y a comme une césure entre ce que l’on nous demande de faire et ce que la scène raconte (voir ces soldats piégés sous les gravas, agonisant sous l’effet du gaz, voisinant un puzzle surréaliste à base de rouages et leviers). Césure d’autant plus frappante que les scènes d’émotions, lorsqu’elles surviennent, sont totalement ancrées dans la narration, et frappent très fort (on y revient). C’est un peu comme si le boitier de Valiant Hearts avait deux vitesses, l’une ludique, l’autre narrative, et qu’en permanence, il passait de l’un à l’autre sans crier gare.

Les énigmes n’en sont pas moins plaisantes pour autant : la plupart sont astucieuses (bien que simplistes), et se déroulent dans des environnements si somptueux qu’ils suffisent à motiver la progression ; il faut voir avec quel talent la D.A. illustre un village du nord-est de la France :  même les décors « prosaïques » sont magnifiés. C’est bien le côté badin et léger de certaines phases de jeu au cœur du tragique qui nous a perturbé, comme ces combats de boss (plaisantes à jouer mais absurdes dans le contexte) hors-sujet et passant sans transition d’une atmosphère « inspirée d’une histoire vraie » à un grand-guignol à la Scooby-Doo : grand écart étrange, dissonant donc, mais pas forcément tue-l’amour. Tout juste jugera-t-on qu’il dilue la charge émotionnelle et dégoupille le drame que l’on aurait aimé voir occuper tout l’espace, être le vrai cœur du jeu.

A l’inverse, les scènes qui expriment le tragique de la guerre, l’angoisse d’un assaut suicidaire, la morbidité et la souffrance qui s’ensuivent, sont sidérantes. On pense à cette première bataille de la Marne, sommet de tension qui multiplie les contrastes forts (jolis champs vallonnés et église en flammes, ciel bleu ensoleillé et chemin maculé de cadavres). Ou encore à cette fuite nocturne en forêt, où la profondeur de champs est joliment exploitée pour faire naître le danger et l’angoisse (des soldats en arrière-plan braquent régulièrement leur torche vers nous). Scène qui brillent en outre par un même emploi du « travelling », comme outil de suspens et d’effroi rendant sensible le destin inéluctable de tous ces morts en sursis.

Le cas de la version iPad

Pour finir sur la qualité du portage, il s’avère techniquement de bonne facture (les ralentissements sont rares) : on progresse par touches tactile sur les endroits du décor, taps globalement réactifs sauf lorsque deux zones d’interaction se chevauchent (le chien et une échelle par exemple)… auquel cas, on patinera un peu, comme lors de ces phases « d’action » ou certains balayages ne sont pas toujours bien captés, obligeant à s’y reprendre plusieurs fois. Un poil frustrant, mais jamais assez pour gâcher l’expérience de jeu.

Quant au modèle économique choisi, en 4 épisodes facturés séparément in-app (4,49 euros chaque) ou bien en bundle (du chapitre 2 à 4, pour 7,99 euros), on le trouve justifié : l’ensemble à 12,50 euros – pour une bonne dizaine d’heures de jeu – reste inférieur au prix pratiqué pour les versions consoles et PC, et simplement honnête au regard de la qualité du jeu.

Conclusion

Valiant Hearts (aka. Soldats Inconnus en français) est un jeu plaisant, qui se redouble d’un projet important. Plaisant pour ses phases ludiques bien menées (quoique jamais bien difficiles), alternant entre puzzles et action légère au sein de somptueux tableaux animés. Et important pour son histoire ancrée dans la première Guerre Mondiale, où l’émotion parfois poignante joue comme un marqueur de mémoires, aux côtés de personnages simplement humains, jamais réduits à leur stéréotypes d’allemand ou de français, d’homme ou de femme. Malgré les petites frictions entre ses deux pôles (ludique et narratif), le jeu d’Ubi Montpellier est une splendeur « intelligente » à mettre entre toutes les mains, que l’on vous recommande chaudement.

+
  • D.A. sublime et chaleureuse, comme une BD animée
  • Gameplays variés et le plus souvent distrayants
  • Les scènes dramatiques, puissantes
-
  • Touches tactiles pas toujours bien prises en compte
  • Petite dissonance entre le drame ambiant et les moments ludiques les plus louffoques
7
Benoît
Écrit par
Administrateur du site Etoile et champignon. Passionné par les jeux vidéo.

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