Critique de Pike & Shot : stratégie du chaos

Critique publiée par Benoît le 02/03/2015 sur Apps-and-play.com, site d’actualités et de tests sur les jeux mobiles en activité en 2014 et 2015.

Pike & Shot, le dernier jeu de stratégie au tour par tour de Slitherine, a quelque chose de l’aubaine pour les amateurs de stratégie historique : il revient en effet avec moult précisions et une évidente passion sur les grandes et petites guerres européennes du 16ème siècle, période rarement traitée dans les jeux-vidéo. Un pari qui s’avère gagnant, en dépit de quelques faiblesses facile à pardonner.

Erratum : la version iPad est traduite en français

Une période historique rarement explorée

De son sujet relativement neuf, Pike & Shot tire d’abord une incontestable fraîcheur et une certaine complexité : les guerres du 16ème siècle étaient un mic-mac de corps à corps sanguinolents, de fusillades à courte ou moyenne portée (les premières de l’histoire) et de tirs d’artilleries ; un chaos répliqué par le maillage complexe des enjeux politiques d’alors, chaque micro-guerre s’embrasant sous le feu croisé de nombreux camps et bannières (on est loin de la simplicité d’un « Axe contre Alliés »).

Fort heureusement, le principe de base de Pike & Shot reste simple : le joueur dirige au tour par tour une armée composée de milliers d’unités, regroupées en « tercio » – gigantesques groupes de cavaliers, de lanciers & fusiliers, etc… -. Une fois nos troupes « jouées », le général adverse prend le relais, déplaçant ses propres tercio, tirant s’il le peut et déclenchant des mêlées jusqu’à l’épuisement de ses actions… tout ceci dans l’objectif non pas d’éradiquer les tercio adverses, mais d’y causer assez de pertes humaines pour saper leur moral. 

Une tâche rendue complexe par l’extrême lourdeur des tercios, dont certains embarquent de gigantesques tours mobiles (sortes de Chevaux de Troie remis au goût du jour). Si l’on excepte les cavaleries, un groupe d’unités progresse ici par sauts de 3 ou 4 cases, et mange une action ne serait-ce que pour se tourner vers sa cible. Un tour de jeu pèse ainsi un poids tactique considérable, obligeant à réfléchir soigneusement chaque mouvement ou action, sachant que la topographie du terrain joue également un rôle non négligeable dans la résolution des affrontements -.

Le moral des troupes au coeur du jeu

Comme en atteste cette pesanteur générale, Slitherine tire une grande partie de son attrait « tactique » de ses contraintes réalistes, puisées dans le récit historique. Au rang de ces contraintes, il en est une primordiale et tout à fait surprenante, qui tient à la simulation du moral des soldats, aux coups de folie qui s’empareront parfois d’un tercio après une victoire ou une cuisante défaite.

A force de trop subir, une troupe qui tenait fermement sa ligne finira peut-être par « péter un plomb » et prendra alors la poudre d’escampette pour sauver sa peau ; ou à l’inverse, lorsqu’elle fait fuir l’adversaire, elle « risque » de se lancer dans une traque complètement désorganisée : dans les deux cas, elle se comporte en chien fou risquant de quitter le champs de bataille sans retour garanti, échappant à notre contrôle et ébranlant au passage notre échafaudage stratégique.

Certains y trouveront une source de frustration ; pour notre part, on y voit surtout la source d’un suspens ludique captivant, en accord avec la réalité du terrain – les soldats sont enfin rendus à leur statut d’humains soumis à une pression folle -. Jamais totalement prévisibles, les batailles ont ceci de savoureux qu’elles racontent la petite histoire spontanée de leurs passions et de leurs basculement tantôt tragiques, tantôt victorieux : ici, de ce vent de panique qui fait voler en éclat une ligne de front a priori tenable, là, de cette cavalerie héroïque profitant d’une bonne position pour repousser des lanciers en surnombre et retourner une situation perdue d’avance.  On a pas souvenir d’avoir vu cette donnée humaine captée aussi finement dans un autre jeu de stratégie, et c’est ce qui fait le prix de Pike & Shot.

Quelques menus défauts

Pour autant, le jeu de Slitherine n’est pas sans accroc : outre l’absence d’animation en combat, on regrette que ses textures soient si ternes (en marron-vert-gris), que la caméra ne puisse pas être zoomée davantage, rendant l’action parfois difficile à gérer sur un iPad mini, ou que les mêlées rejouent sans cesse les 3-4 mêmes sons de bataille (horripilant si on se « fixe » dessus). Quant à la courbe d’apprentissage, certains la trouveront trop rude : profiter du jeu implique de passer par son long tutoriel et la lecture des descriptifs d’unités, tâche laborieuse et mal adaptée à la pratique nomade.

Ces défauts ne suffisent toutefois pas à plomber des qualités assez exceptionnelles décrites plus haut, qui font de Pike & Shot l’un des jeux de stratégie les plus riches et raffinés sortis sur iPad. Il faut dire que le contenu embarqué est pléthorique : on commencera typiquement par ses trente scénarii divers – de la défense de villes aux assaut « surprise », en passant par les attaques frontales sur tout type de terrains -, qui sont autant de problèmes stratégiques à résoudre, sur fond de véracité historique (compter une vingtaine d’heure pour en voir le bout).

Ceux qui le souhaitent pourront ensuite basculer vers le multi asynchrone, tout à fait fonctionnel, ou encore vers les excellentes escarmouches en solo, à la difficulté ajustable et au potentiel de rejouabilité virtuellement infini ; pour finir, l’éditeur de missions permet de recréer à peu prêt tout type de bataille historique, via des options de customisation très complètes : largement de quoi se laisser absorber des dizaines d’heures.

Conclusion

Passé les rudesses des débuts, Pike & Shot devient un jeu de stratégie passionnant, tant pour la période historique qu’il illustre avec passion (le 16ème siècle) que pour sa simulation du moral des troupes, source de batailles mémorables : loin de frustrer, cet élément de chaos humanise les parties et installe un suspens ludique assez jouissif autour des lignes de front (« vont-elles tenir ? »). Tout simplement, un nouvel indispensable pour les amateurs du genre.

7
Benoît
Écrit par
Administrateur du site Etoile et champignon. Passionné par les jeux vidéo.

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