Critique de Qvadriga : Ben Hur au tour par tour

Test écrit en juin 2014 sur la version iPad

Le principe du tour par tour est l’un des plus intéressants qui soit dans un jeu-vidéo, ne serait-ce que parce qu’il est propice à une profondeur stratégique que le temps réel ne peut pas se permettre. Chose étrange, seuls les jeux de rôle ou de stratégie en ont vraiment tirés profit. Pourquoi pas d’autres genres ? Pourquoi pas celui de la course de char, tiens ? Eh bien, c’est précisément l’idée (déjà populaire dans le milieu des jeux de plateaux) qui a germé dans l’esprit des développeurs de Turnopia, recomposant dans Qvadriga les courses d’attelages sanguinaires à la Ben Hur sous l’angle tactique du tour par tour. Et croyez le ou non, ça marche du feu de dieu.

Action différée

Le tour par tour dans Qvadriga fonctionne un peu comme celui de Frozen Synapse : lors du tour de jeu, on choisit son action du moment en tapotant sur l’une des icônes jouxtant notre char, parmi une liste dépendant du contexte – ce pendant que l’I.A. fait de même –  : on peut accélérer ou freiner, fouetter ses chevaux pour un boost (au risque de les blesser), mais aussi attaquer directement ses voisins ou bien se défendre de leurs éventuels assauts. Deuxième moment : toutes les actions se résolvent en temps réel sur une période de quelques secondes, avant une pause automatique qui nous proposera une nouvelle fournée d’actions.

Encore faut-il avoir survécu : notre attaque pourra certes porter ses fruits, ou notre accélération coiffer tout le monde au poteau…. mais notre action risque tout autant de se voire contrariée par le choix de nos adversaires : un char pourra avoir changé de ligne pour se placer juste devant nous, blessant nos chevaux au passage ; ou bien un adversaire pourra avoir lancé son propre assaut sans que l’on ai jugé bon de se défendre, causant la mort tragique de l’un de nos canassons. Bref tout peut arriver pendant cette courte période, et nos décisions peuvent tourner au triomphe comme à la catastrophe… ce qui, au départ, donne l’impression que le faisceau de décisions parallèles (du joueur et de l’I.A.) ne produit qu’un chaos imprévisible.

Il suffit cependant de prendre un peu de galon et d’observer finement les comportements adverses pour mieux anticiper les réactions et réduire l’aspect « coup de poker » derrière chaque décision. On progresse en effet par déclics successifs, la part de hasard qui subsiste installant juste ce qu’il faut de tension et de stress pour rendre les réussites méritantes, voire jouissives. Comment progresse-t-on, plus concrètement ? En décelant petit à petit les choix probables des ennemis dans tel contexte donné, par un mélange de feeling et d’expérience. Et le jeu nous y aide en divisant chaque course en deux grandes zones de jeu, les lignes droites et les virages, qui typent l’action adverse de façon claire.

Deux zones de jeu bien distinctes

Dans un virage, où les chars deviennent instables (surtout sur la ligne intérieure), personne ne fera le malin s’il ne veut pas perdre sa ligne, casser son chariot ou, pire, le voir se retourner : le cas échéant, le conducteur se retrouve traîné par ses chevaux, le plus souvent jusqu’à ce que mort s’ensuive (sauf à choisir de lâcher les rennes). A l’inverse, la ligne droite sera typiquement le champs de bataille où tous les coups sont permis. Ce découpage en deux zones bien distinctes, pour deux champs d’actions différents, est l’une des meilleures idées du jeu, en même temps qu’une grande source de tension : aborder un virage en mauvaise position ou sur un char défoncé s’avère une expérience délicieusement crispante. 

Car s’il est une chose que l’expérience nous apprend, c’est que tout le monde n’atteindra pas la ligne d’arrivée : les nombreuses sources de danger transforment la piste en véritable cimetière de chevaux tombés sous le fouet de leur maître et de pilote écrasés, qui restituent pleinement la violence des courses de char : une gageure, eu égard aux graphismes assez fins mais austères, froidement cadrés du dessus. Evidemment, lorsque c’est notre char qui se retourne, et que c’est notre pilote qui se retrouve au supplice, traîné par son propre attelage, c’est encore pire (le rage quit compulsifn’est parfois pas loin).

Dans cette fâcheuse position, il restera cependant deux options : maintenir sa prise ou la lâcher, pour tenter de sauver sa peau. Moment délicieux où la prise de risque devient maximale, presque sadique, et l’on se dit qu’on peut peut-être finir la course avant la mort de notre pilote. Reste qu’il vaut souvent mieux le préserver, lui, ses chevaux et son char, en vue des prochaines courses. Car l’attelage, c’est de l’argent, que l’on gagne certes en cas de course victorieuse, mais qu’il fait bon gérer avec prudence : l’entre deux-course est à ce titre une phase ludique à part entière, où l’on pourra acheter de nouveaux chevaux plus rapides, un char plus résistant, un pilote plus agile et autres améliorations.

Un poil de gestion et de menus défauts

Il est donc nécessaire de penser « gestion », même en plein cœur de l’action, sous peine de se retrouver coincé, son équipe à l’hôpital ou au cimetière. Qvadriga est à ce titre l’un des rare jeu de « course » où viser la première place à tout prix n’est pas forcément la tactique la plus maline – mieux vaut parfois finir dernier mais vivant, si le contexte se montre défavorable -. Ainsi se taille la progression, entre victoires et défaites « calculées », selon un rapport risque/récompense parmi les meilleurs vus dans un jeu de stratégie au tour par tour sur iOS.

Notre équipe gagnant du galon, on pourra ensuite basculer en mode carte pour tenter d’autres arènes plus difficiles, la visée finale de toute campagne étant la victoire sur l’ultime course romaine, la plus prestigieuse, la plus terrible. Il y a bien d’autres modes dans Qvadriga, comme la « course simple », mais la campagne est si captivante qu’on a tout simplement du mal à la lâcher. Quelques regrets, pour finir : l’absence de mode multi est particulièrement frustrante, tant le titre s’y prêtait. Quand à la taille de l’interface, des icônes et du texte, ils semblent à peine adaptés à l’écran de l’iPad : et lire le tutoriel barbant écrit en tout petit (obligatoire avant de se lancer dans le jeu) n’en est que plus lourdingue. On pourra également trouvé le prix du jeu un poil trop élevé, et préférer attendre une première solde.

Conclusion

Remarquable est la manière dont Qvadriga utilise le tour par tour comme outil de « décomposition » de la course de char, pour mieux la reconstituer en zones et de phases de jeu limpides : la réflexion et la stratégie y ont du coup toute leur place, et transforment les tours de pistes en une lutte stressante mais jouissive contre le chaos. Le plus surprenant, c’est que cette dimension tactique n’est pas désincarnée : les événements qui se produisent (chevaux décimés, pilotes ecrasés) évoquent pertinemment le contexte ultra-violent de ces jeux de cirques antiques. Bref, Qvadriga est une petite perle méconnue de la stratégie au tour par tour, que l’on conseille aux amateurs.

7
Benoît
Écrit par
Administrateur du site Etoile et champignon. Passionné par les jeux vidéo.

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