Critique de Monument Valley : le décor comme un puzzle

Critique publiée par Benoît le 06/04/2014 sur Apps-and-play.com, site d’actualités et de tests sur les jeux mobiles en activité en 2014 et 2015.    

Un puzzle-game peut être de nombreuses choses : un point ‘n clic racontant une histoire, un jeu aux énigmes abstraites… Mais il n’est, à notre sens, jamais aussi puissant sur le plan ludique que lorsqu’il envisage ses décors comme des énigmes à part entière. C’était l’angle choisi par Monument Valley, un titre sublime aux mécaniques inventives, qui ne ressemble à aucun autre sur iOS.

Une aventure mystérieuse, taillée pour le contrôle tactile

On y incarne Ida, princesse au teint diaphane explorant les vestiges d’un monde aux géométries impossibles et perspectives incertaines. Comment s’est-elle retrouvée dans ses étranges tableaux présentés comme les chapitres d’un conte ? A l’image de Journey ou de Fez, l’histoire de Monument Valley reste volontairement cryptique. Ce qui compte dans le titre d’Ustwo, c’est avant tout le simple plaisir d’explorer ses environnements, au gré des rencontres étonnantes – comme avec ce petit fantôme aux monologues énigmatiques, ou ces corbeaux croassant comme des malpropres lorsque l’on croise leur route -.

Première vertu de ce Monument Valley : son gameplay tout en « tap » (pour se déplacer) et « balayages » (pour intéragir avec le décor) est entièrement pensé pour le tactile, et fait de la découverte des environnements un plaisir en soi. Chacun des dix niveaux se livre comme une petite boite magique manipulable à loisir, recelant nombre de zones secrètes et mécanismes, dévoilés par des systèmes de leviers et autres portions de décor amovibles. Des escaliers émergent des profondeurs du tableau, des cheminements impossibles se raccordent par simple bascule de l’angle de vue, permettant à Ida de progresser jusqu’à la porte de sortie en faisant fi des pistes fragmentée et des hauteurs infranchissables.

Illusions d’optique interactives

Monument Valley délivre en outre une véritable leçon en matière d’esthétique interactive. Ses 10 niveaux, tous différents, s’éprouvent comme de véritables œuvres digitales en mouvement, qui ne dépareilleraient pas dans une exposition artistique – et le choix du mode « portrait » s’avère parfaitement judicieux pour magnifier la beauté de leur structure verticale -. Chaque nouveau chapitre est une claque, une sublime composition de pure géométrie et d’aplats de couleurs harmonieuses, capables d’évoquer un temple asiatique perdu dans la brume, un beffroi moyenâgeux ou un récif battu par l’écume (notre niveau préféré, où le rendu de la houle figurée par de simples triangles colorés en mouvement, est proprement sublime).

Monument Valley est réellement l’un des jeux « poétiques » les plus purs qui soient. Il ne court ni après le « fun », ni après le challenge – ses puzzles sont tous très simples – , et assume totalement de ne dérouler qu’un postulat simplement esthétique : celui d’énigmes non pas logiques, ni même basées sur la mémoire, mais uniquement visuelles. L’énigme, dans Monument Valley, réside dans une conception de l’image toute puissante (un chemin cassé, cadré sous un autre angle, devient un chemin possible). C’est l’idée que la géométrie « réelle » est moins forte que la solidité de l’image ; l’idée que le level-design est un super-pouvoir, capable de ployer les règles du réel, et que le gameplay serait celui donné au joueur de réactiver cette magie : une idée magnifique.

On ne peut que regretter que cette brillante aventure soit si courte, qu’elle se termine juste au moment où les mécaniques commencent à s’épanouir et où les manipulations du décor deviennent vraiment folles. C’était probablement le prix à payer pour garantir l’intensité du voyage, dont la puissance visuelle et ludique ne désenfle jamais.

Conclusion

Inspiré de l’esthétique des tableaux d’Escher et de leur perspectives trompeuses, Monument Valley est un sublime puzzle-game, dont les 10 tableaux rivalisent de beauté sereine et d’invention ludique. Pour être très accessibles, ses énigmes basées sur la manipulation de décors aux airs de « boite magique » n’en sont pas moins jouissives, et la source d’une fascination durable. Brève mais intense, cette brillante expérimentation sur le level-design fera date, et s’inscrit dores et déjà sur la short list des chef d’oeuvres de nos supports iOS.

8
Benoît
Écrit par
Administrateur du site Etoile et champignon. Passionné par les jeux vidéo.

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